Cette maison est la tienne, Fatima Farheen Mirza

« Avant-hier soir, elle n’avait encore jamais entendu parler de ces taches qui s’amoncellent comme la poussière sur le coeur. Et si ne pas porter le foulard valait une tache, est-ce qu’une nouvelle se formerait chaque fois qu’elle déciderait de rester tête nue ? Hadia, Huda et leur petit frère Amar ont grandi sous le même toit californien, tiraillés entre rêve américain et traditions chiites de leurs parents nés en Inde. Le mariage d’Hadia est l’occasion pour les deux soeurs de revoir Amar, disparu depuis trois ans. Grâce à l’exploration de leurs souvenirs d’enfance, parfois tendres, souvent douloureux, se dessine une fresque familiale bouleversante où chaque enfant se joue des interdits pour tenter de grandir librement dans son corps, et dans son coeur. »


Genre : Littérature américaine   –   472 pages


Cette maison est la tienne est le premier roman de Fatima Farheen Mirza, jeune autrice américaine d’origine Indienne, formée comme beaucoup de ses compatriotes en ateliers universitaires d’écriture créative. C’est une scène précise qu’elle s’est imaginée qui est l’origine de l’écriture de son roman – et c’est d’ailleurs la scène qui l’ouvre : un mariage. Les mariés sont sur leur estrade, les familles défilent pour se faire prendre en photo avec eux, puis arrive le tour de la famille de la mariée – Hadia. Ses parents et sa sœur cadette Huda sont là, mais son frère Amar, que personne n’avait vu depuis trois ans, manque à l’appel. Où est-il ? Pourquoi a-t-il disparu si longtemps ? 

« Trois jours s’étaient écoulés depuis le 11 septembre. Ce matin-là, Amar était presque prêt à partir au collège, encore ensommeillé, il finissait ses céréales en essayant de se souvenir s’il avait bien pris toutes ses affaires de football pour l’entraînement de l’après-midi. Il tapotait la surface de son lait du dos de sa cuillère, regardait les céréales en forme de petits anneaux coulés et remontés à la surface. Mumma les avait appelés d’Inde en disant à Baba d’allumer tout de suite la télé. Ils étaient restés là, tous les quatre, devant les images qui tournaient en boucle, à écouter les présentateurs répéter sans arrêt les mêmes phrases : un terrible évènement s’est produit. Baba s’était assis par terre. Les tours et les volutes de fumée noires. Un autre présentateur disant que les avions ont été détournés de leurs routes. « On va aller au lycée ? » avait demandé Huda. S’ils ne voulaient pas être en retard, il fallait partir. Baba n’avait rien répondu. Ils étaient restés là des heures. »

Il y a d’abord le père, Rafiq. Arrivé aux États-Unis à la sortie de l’adolescence, il a réussi à force de travail et de discrétion à obtenir une situation stable. Est ensuite arrivée d’Inde Layla, qu’il a épousé par arrangement. Avec le temps, un lien profond s’est tissé entre eux deux. Ensemble, ils ont donc eu trois enfants : Hadia, Huda et Amar, nés et élevés en Californie aux alentours des années 2000-2010 (ce qui aura son importance sans être non plus le cœur de l’histoire). Musulmans, ils ont trouvé leur place au sein d’une diaspora installée dans la même ville, avec laquelle ils partagent foi et valeurs.

Chaque enfant a son caractère et ses particularités : Hadia est une excellente élève, faisant la fierté de ses parents. Huda est discrète et dévouée aux autres ; Amar, lui, est intelligent, fougueux et mélancolique. Au fur et à mesure des années, une incompréhension croissante s’installe entre lui et ses parents. Rafiq et Layla, malgré toute leur bienveillance – ne savent pas comment gérer cet enfant qui sort à ce point du rang. Ils le surprotègent, puis deviennent extrêmement durs avec lui ; les liens se brisent, inévitablement.

« “Alors, leur dit-il, la semaine dernière, la police est venue à l’école avec un chien” (…) Tous les cartables étaient alignés contre le mur. Amar était terrifié. Hadia lui demande pourquoi. Amar lui raconte que le chien qui reniflait les sacs s’est arrêté à hauteur du sien longtemps. Oh non, pourvu qu’un autre élève n’ait pas mis un truc dedans pour me faire une blague, a-t-il songé. La police a interrompu la fouille et renversé le contenu de son sac par terre. Tous les vieux sacs en kraft roulés en boule au fond sont tombés et, d’un air dégoûté, ils les ont ouverts les uns après les autres avec des gants. “Il y avait quoi dedans ? – Tous mes restes de déjeuners depuis un mois. Et même une banane complètement pourrie et un sandwich tout moisi.” »

Toute l’intrigue du livre est donc de démêler, en alternant points de vue et retour en arrière, les fils de ce qui a mené à la rupture du lien familial entre Amar et ses proches.

En toile de fond bien sûr, il y a la religion et la place laissée à l’individualité dans une communauté – mais ce qui m’a surtout semblé très intéressant, c’est l’opposition entre les personnages d’Hadia et d’Amar. La première, comme écrit plus haut, est la fille aînée bonne élève et travailleuse, parfaitement respectueuse des valeurs inculquées par ses parents. On observe Amar – le « rebelle » – rejeter systématiquement en bloc et sans réflexion toutes les valeurs de ses parents et de sa communauté, si bien qu’il est incapable, même adulte, de déterminer ce en quoi il croit et ce en quoi il ne croit pas ; cela laisse en lui un vide qu’il ne parviendra sans doute jamais à combler. En revanche, au fur et à mesure de la lecture, on se rend compte qu’Hadia, celle qui ne semble pas faire de vagues, arrive peu à peu à imposer ses envies et ses décisions à force de patience et de compromis – elle m’a inspiré un grand respect dans sa détermination et son habileté à jongler entre son héritage familial et ses idées propres.

Tous les autres personnages du livre sont émouvants et développés (sauf peut-être la cadette Huda, un peu transparente). C’est à l’image du style de Fatima Farheen Mirza : on sent qu’elle a mis beaucoup d’elle-même dans ce premier écrit à fleur de peau. Il m’a tout de même semblé que parfois, le récit se répétait un peu et manquait d’enjeux nouveaux sans pour autant que cela gêne ma progression ; simplement, certains paragraphes et retours en arrière auraient pu être plus condensés.44

Cependant, c’est une belle découverte avec des personnages forts, qui invitent à la réflexion au-delà même de la simple question de la transmission de la foi.

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Merci à NetGalley France et aux éditions Calmann-Lévy pour ce partenariat.

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