Les vestiges du jour, Kazuo Ishiguro

« «Les grands majordomes sont grands parce qu’ils ont la capacité d’habiter leur rôle professionnel, et de l’habiter autant que faire se peut ; ils ne se laissent pas ébranler par les événements extérieurs, fussent-ils surprenants, alarmants ou offensants.
Ils portent leur professionnalisme comme un homme bien élevé porte son costume. C’est, je l’ai dit, une question de « dignité ».» Stevens a passé sa vie à servir les autres, majordome pendant les années 1930 de l’influent Lord Darlington puis d’un riche Américain. Les temps ont changé et il n’est plus certain de satisfaire son employeur. Jusqu’à ce qu’il parte en voyage et songe face à la campagne anglaise au sens de sa loyauté et de ses choix passés … »

-> Kazuo Ishiguro s’est vu décerner en 2017, le prix Nobel de littérature. <-


C’est, me semble t-il, la deuxième fois en quelques mois de blogue que j’aborde par le biais de ma lecture la rupture/le tournant qu’a connu la haute société britannique dans la première moitié du vingtième siècle. Et si Le dimanche des mères -agréable mais sans audace- avait son angle particulier (s’interroger sur le pouvoir de l’écrivain), Les vestiges du jour creuse bien plus loin que le simple prétexte du dépérissement de la vie bourgeoise, par le biais d’un personnage admirablement dépeint par Maître Ishiguro : le majordome Stevens.

Ah, inénarrable Mr. Stevens. Majordome donc, et fils de majordome, son goût de l’excellence et son zèle à toute épreuve lui permettent de grimper les échelons très vite, très jeune jusqu’au sommet de la hiérarchie du personnel de la maison de Lord Darlington dans les années 1920.

Le roman commence dans les années 1950, soit après une trentaine d’années de service dévoué. Les temps ont changé, la Guerre est passée par là et l’aristocratie anglaise n’est plus ce qu’elle était. Désormais, même s’il exerce toujours dans la même demeure, Mr. Stevens est au service d’un riche américain, Mr Farraday, et dirige une équipe bien amoindrie. Ce Mr. Faraday se montre bien plus informel dans ses rapports avec Mr. Stevens que ne l’aurait été un anglais, et c’est tout naturellement, alors qu’il part pour un voyage de deux semaines, qu’il propose à Stevens de lui prêter sa voiture pour que ce dernier puisse prendre quelques jours de repos et voir du pays.

Ce voyage va vite prendre des allures de pèlerinage pour notre narrateur ; amer, douloureux mais aussi léger et parfois même comique. Et une question en filigrane : qu’a-t-il vraiment fait de sa vie ?

« J’avais été assez content de ma boutade lorsqu’elle m’était venue à l’esprit, et je dois avouer que j’avais ressenti quelque déception devant l’accueil qui lui avait été réservé. Ma déception a sans doute été d’autant plus vive qu’au cours de ces derniers mois, j’ai consacré du temps et des efforts à perfectionner mes compétences dans ce domaine. En fait, je me suis efforcée d’ajouter ce savoir-faire à ma panoplie professionnelle afin de répondre avec assurance aux attentes de Mr. Farraday en ce qui concerne le badinage. »

Ishiguro nous dresse alors le portrait d’un homme né pour servir, oubliant même ses propres sentiments (il y a d’ailleurs une scène saisissante à ce sujet dans le livre), se faisant une fierté d’être « digne » en toutes circonstances, pour le bien et le confort d’un maître qui est celui qui sait, celui qui voit plus loin. Ainsi, dans les années 1930, alors que certains Lords – pourtant mis plus en retrait de la vie politique depuis quelques années – s’entichent du régime nazi « au nom de la paix » (et baignant dans la culpabilité d’un traité de Versailles qui a laissé l’Allemagne dans une misère noire), jamais il ne lui viendra à l’idée que cette vieille société Britannique se trompe totalement. Il sert, astique, nettoie, organise, persuadé d’apporter, à sa façon, une pierre à l’édifice de la politique internationale.

Et s’il entretient avec son personnel une relation aimable, elle reste malgré tout distante et strictement professionnelle. Agissant comme s’il était une sorte d’aristocrate dans sa profession, il aime à placer ses qualités professionnelles au dessus de tout et penser que grâce à elle, il a pu accéder à une sorte d’élévation : la « dignité », une fois de plus. Tout cela donne quelques scènes cocasses et particulièrement des interactions humaines que Stevens ne sait pas le moins du monde gérer. Il n’y aura qu’une exception : Miss Kenton. Cette jeune et compétente intendante le fera sortir de ses gonds plus d’une fois et pourtant, elle sera la seule à même de réussir à le dérider un peu, et sera pour lui ce qui ressemblera le plus à une amie.

Ainsi, Kazuo Ishiguro utilise un procédé narratif bien malin : là où Stevens pense ne Ishiguro-Les vestiges.inddnous raconter que quelques anecdotes sans tout de suite en dégager le sens premier, notre regard extérieur, après l’avoir un temps considéré comme un homme insupportable, saisi finalement toute la tragédie qui se dégage de cet homme qui n’a jamais pensé à agir autrement. Cela nous donne un roman bouillonnant de désirs, de non-dits, d’inexpressions, l’un des plus touchants que j’ai pu lire ces dernières années.

Immense Ishiguro !


 

Genre : Littérature britannique –  268 pages  –  Le film (excellent)

 

 

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4 réflexions sur “Les vestiges du jour, Kazuo Ishiguro

  1. Wouah ! On m’a conseillé plusieurs fois de lire ce livre (j’avais été profondément touchée par Auprès de moi toujours) mais ta chronique me donne envie de le lire TOUT DE SUITE !!! Je suis impatiente de rencontrer ce Mr. Stevens parce que c’est un bel hommage que tu rends à ce personnage.

    Aimé par 1 personne

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